Actualité criminologique du 10 au 16 octobre 2016

actuINCESTE – PÉDOPHILIE
Une fillette abusée placée chez un pédophile [Suisse]

Un père de famille vaudois a commis durant des années des actes sexuels sur une fillette placée chez lui après avoir été abusée par un proche. Elle avait pourtant tiré la sonnette d’alarme.

Julie* a une histoire que l’on souhaiterait ne jamais avoir à raconter. Celle d’une fille restée dans l’ombre de son bourreau, réduite au silence, une fille désormais sans visage. Par protection. Celui qui devait être un père de substitution, père de cette famille qui l’a accueillie durant onze ans, était en réalité un pédophile. Il y a plus d’un mois, ce Vaudois était condamné par le Tribunal correctionnel de Lausanne à 3 ans et demi de prison pour actes d’ordre sexuel avec des enfants et contrainte sexuelle. Pendant ce temps, Julie en lutte avec des symptômes anxieux tentait certainement de se reconstruire dans son foyer pour mineurs.

«Malgré les importantes lésions recensées par le constat médical d’un hôpital, l’enquête n’a jamais pu déterminer qui lui avait fait subir cela»

Comment pourrait-il en être autrement ? A 3 ans et demi, elle était retirée à la garde de ses parents par le SPJ. Parce qu’un adulte avait pris possession de son corps en commettant de graves abus sexuels. Malgré les importantes lésions recensées par le constat médical d’un hôpital, l’enquête n’a jamais pu déterminer qui lui avait fait subir cela. Son père qui avait pris la fuite ? Son frère ? Alors qu’elle souffrait d’une dépression de la petite enfance, la fillette avait certainement cru à un miracle lorsqu’elle avait été placée dans une famille d’accueil de la région lausannoise. Sur le papier, Pierre* et sa femme étaient parfaits. Un père cadre dans une grande entreprise, une jolie maison, un fils presque du même âge qu’elle. Suivra une petite sœur quelques années plus tard.

Mais à l’âge où s’amuser aurait dû être sa seule préoccupation, Julie a été confrontée à la perversité d’un homme. Une seconde fois. Pédophile désormais reconnu par les psychiatres et par lui-même, Pierre menait à bien son rituel régulièrement. Il se rendait dans la chambre de Julie pour lui dire bonne nuit. Et caressait la gamine apeurée. Entre-temps, la fille du pédophile, alors âgée de 4 ans était, elle aussi, devenue une nouvelle proie.

Un jour de 2012, Julie a tiré la sonnette d’alarme. A sa façon. Avec les ressources d’une fillette de 12 ans déjà abusée dénonçant celui qui lui offrait un toit confortable et une vie de famille. Julie a avoué se sentir mal à l’aise car Pierre se promenait parfois nu. Comme l’atteste une note interne du SPJ en notre possession, une collaboratrice du SPJ en charge de la famille d’accueil est intervenue auprès de Pierre et de sa femme en abordant ces questions de nudité. Elle a informé la famille «des conséquences sur l’intimité de cette jeune fille, particulièrement en regard de sa situation personnelle.»

«Totale confiance»
Pierre avait alors fait part de son agacement et regrettait «le manque de bon sens» du SPJ. «Selon lui, les enfants accueillis doivent s’adapter au mieux aux coutumes de la famille», avait répondu le pédophile. L’assistant social de Julie nuançait le rapport de sa collègue. «Le fait qu’il soit écrit que le couple d’accueil semble ne pas saisir la portée de la réflexion interpelle. Car je ne peux m’imaginer qu’il en soit ainsi, écrivait-il (…) Dire que ces actes peuvent avoir une portée pénale me semble réducteur, car cela sous-entend presque qu’un problème n’est pas résolu et que même notre Service devrait peut-être donner suite pénale. Or, cela n’est bien sûr pas nécessaire.» Il concluait: «J’ai indiqué à Mme X (ndlr: l’épouse de Pierre) ma totale confiance en ses prestations éducatives, et celles de son mari, des mesures pratiques et de modifications de comportements ayant été prises par la famille d’accueil.»

Depuis l’entretien avec le pédophile et sa femme, le SPJ a maintenu un suivi ordinaire de cette famille. Le pédophile, lui, a poursuivi son rituel avec Julie. Ce n’est qu’en 2014 que la fillette devenue adolescente a craqué et raconté tout son calvaire. Le SPJ a alors dénoncé ce cas pénalement et la machine judiciaire s’est mise en marche. Julie a été immédiatement placée dans un foyer. Suivie quelque temps par la fille biologique de la famille d’accueil.

«Il n’y avait aucun problème apparent dans leur profil, ni dans leur histoire familiale, ni d’un point de vue pénal»

Comme toutes les familles d’accueil, celle du pédophile avait passé la rampe des contrôles du SPJ. «Il n’y avait aucun problème apparent dans leur profil, ni dans leur histoire familiale, ni d’un point de vue pénal», affirme Christophe Bornand, chef du SPJ. Le couple était devenu famille d’accueil depuis 2001, soit deux ans avant l’arrivée de Julie. Selon nos informations, aucun autre enfant placé n’a eu de problème avec Pierre. A part Julie, tous étaient des garçons.

Lorsque la vérité a éclaté en 2015, le SPJ a fait une évaluation à l’interne du suivi de ce dossier et a déposé une plainte pénale. Il a estimé qu’aucune erreur n’avait été commise.

«Chaque famille a ses propres valeurs, certaines ne se gênent pas de se promener nues devant leurs enfants, mais dans une famille d’accueil, cela est tout simplement inacceptable, précise d’emblée le chef du SPJ. Dans ce cas-là, Julie avait croisé ce père de famille nu, n’avait pas parlé de nudisme ou d’une quelconque systématique. Pour autant, nous avons réagi et nous avons recadré la famille. Objectivement, avec les éléments que nous avions, il n’y avait pas de moyen de repérer et anticiper ce qui se passait réellement.»

Le courage de Julie
La nudité d’un père d’accueil ne devait-elle pas faire penser au pire? Les révélations de Julie en 2012 n’étaient-elles pas le signe évident d’un appel à l’aide? Plusieurs professionnels, pédopsychiatres ou spécialistes des abus, interrogés s’accordent sur le fait qu’un enfant victime d’abus sexuels ne révèle généralement pas clairement ou entièrement son vécu. Et chacun de rappeler le courage qu’a eu Julie de parler ne serait-ce que de nudité du père d’accueil. «Ce qu’a dit cette enfant n’est clairement pas anodin», estime François Boillat, directeur de l’association DIS NO. Mais alors que peut-on faire dans ce genre de cas? Faut-il enquêter sur la famille? Questionner la jeune fille? «Les gens se montrent sous leur meilleur jour. On ne peut pas être au quotidien à contrôler une famille. Bien sûr aujourd’hui, on sait ce qui se passait et cela est inadmissible, monstrueux et malheureux. Je peux toutefois affirmer que les familles d’accueil font un travail extraordinaire, qu’elles sont encadrées et contrôlées. Mais comme dans tout système, il peut y avoir un problème», répond le chef du SPJ Christophe Bornand.

Des propos nuancés par Maria Demierre, conseillère en santé sexuelle de la division interdisciplinaire de santé des adolescents du CHUV. «En cas de doutes, il faut regarder plus loin et entendre l’enfant. C’est notre devoir d’assistance. Les paroles d’une enfant de 12 ans qui parle de malaise face à la nudité auraient dû faire tilt», rappelle cette spécialiste. Pour elle, comme pour François Boillat, il fallait faire une enquête poussée. «Par des entretiens avec le père d’accueil et avec l’intervention d’un pédopsychiatre expressément mandaté.» «Parce qu’il ne faut pas influencer la parole d’un enfant, un pédopsychiatre doit se charger de questionner l’enfant dans ce genre de cas», précise François Boillat, directeur de l’association DIS NO.

Le déni des professionnels
Pour Maria Demierre, ce cas illustre malheureusement un phénomène impressionnant qui commence tout juste à être étudié: le déni des professionnels. «Nous le constatons régulièrement. Les médecins, comme des partenaires sociaux ne voient pas les abus d’enfant. La sexualité chez l’enfant fait peur. Les professionnels craignent qu’on se dise qu’ils ont un regard sale en suspectant des abus.»

* Prénoms fictifs (TDG)

Source : Tdg.ch
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PÉDOPHILIE – JUSTICE
Vosges : cinq ans de prison pour le pédophile récidiviste [France]

Poursuivi pour avoir masturbé un enfant de 5 ans, un homme de Neufchâteau a été condamné par le tribunal correctionnel d’Epinal à cinq ans de prison ferme.

Daniel Lamiral aura eu au moins un mérite lors de son passage devant les juges du tribunal d’Epinal cette fin de semaine : celui de reconnaître qu’il a une étiquette collée dans son dos. Et pas n’importe laquelle. L’homme de 70 ans est tristement célèbre sur Neufchâteau pour avoir été condamné, à la fin des années 90, à 15 ans de réclusion criminelle pour des viols collectifs commis sur sept enfants et ce, pendant plusieurs années.

Au regard de ce passé judiciaire, beaucoup de personnes ne sont malheureusement pas surprises de le voir à nouveau comparaître pour des faits d’agression sexuelle commis en début d’année 2015 sur un bambin d’à peine cinq ans. Dans le box des accusés, le septuagénaire concède ses fautes en avouant avoir masturbé cet enfant à « une ou deux reprises ». Un chiffre bien bas pour la substitut du procureur Zahra Anseur, persuadée que le prévenu s’est jeté sur cette proie innocente bien plus souvent.

Sauf que la mère du bambin confirme les dires de Daniel Lamiral. Une déclaration surprenante de sa part ? Pas tant que ça car elle aussi comparaît dans le box. Il lui est reproché d’être complice de ces agressions. En effet, l’enquête a démontré que cette jeune femme d’une vingtaine d’années était présente à chacun des faits. Ce que nie la mère de famille. « Mon fils était dans le jardin avec Daniel Lamiral lorsque je l’ai entendu pleurer », rétorque la prévenue tout en confirmant que son fils lui a alors dit, dans son langage d’enfant, que le septuagénaire l’avait agressé. Seul souci : la jeune femme n’a pas porté plainte. Pire : elle est retournée chez lui une seconde fois, quelques jours plus tard.

« Elle nous balade »
Ce comportement interroge la présidente Francine Girod. « Je n’ai pas osé porter plainte car M. Lamiral s’était montré menaçant », explique l’intéressée, prenant ainsi le contre-pied de ce qu’elle avait confessé au juge d’instruction en charge du dossier. A l’époque, elle avait déclaré avoir livré son fils pour recevoir de l’argent en contrepartie. « Non, ce n’est pas vrai ! » , répond la jeune femme, bien engluée dans ses contradictions et amnésies. Au final, le seul élément sur lequel elle n’a pas changé de version, c’est la nature de sa relation avec le septuagénaire. Ce dernier rémunérait en effet la mère de famille en échange de prestations sexuelles. Bref, le dossier est on ne peut plus glauque…

« Elle nous balade ! », attaque la substitut du procureur avant de requérir à son encontre cinq ans de prison dont trois avec sursis et mise à l’épreuve. Quant à la peine demandée contre Daniel Lamiral, elle est logiquement sévère : cinq ans de prison ferme.

Me Desforges, avocate de la famille paternelle de l’enfant, précise que, depuis ces faits, le bambin vit un vrai traumatisme qui se traduit par un comportement compliqué à gérer.

Me Hedon, conseil du septuagénaire, affirme quant à lui que son client ne serait jamais passé à l’acte s’il n’avait pas croisé la route de cette jeune femme. Car, depuis sa sortie de prison en 2006, il vivait de manière quasi solitaire.

Quant à Me Brion, conseil de la mère de famille, elle souligne que ce dossier est bourré d’incertitudes, notamment sur l’intention de sa cliente à livrer volontairement son fils en pâture à ce prédateur.

Daniel Lamiral écope de cinq ans de prison ferme. La jeune femme est condamnée à 48 mois de prison dont 30 mois avec sursis et mise à l’épreuve.

Source : Vosgesmatin.fr – Sergio DE GOUVEIA
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BOUSCULADE – BLESSURES
Onze enfants blessés dans une bousculade au collège [France]

Onze enfants âgés de 12 à 13 ans ont été blessés, dont une grièvement, lors d’une bousculade jeudi dans un escalier de leur collège à Gennevilliers (Hauts-de-Seine). Les faits se sont déroulés en fin de matinée dans le collège Guy-Môquet de cette commune située à l’ouest de Paris: trois collégiens, en classe de 4ème et 3ème, se sont amusés à faire barrage au bas de l’escalier alors que leurs camarades se rendaient dans la cour, provoquant un attroupement sur les marches.

Puis les trois collégiens se sont écartés d’un coup: ceux qui étaient devant sont tombés à terre et ceux qui étaient derrière les ont piétinés.

Traumatisme crânien et fractures
Parmi les onze blessés, une élève de 5ème, âgée de 12 ans, souffre d’un traumatisme crânien. Elle a été transportée, consciente, vers l’hôpital parisien Necker «en urgence absolue».

Les dix autres ont été pris en charge par les pompiers et le Samu: quatre d’entre eux présentaient une fracture aux membres, les autres étaient blessés au genou, à la cheville, aux jambes ou des symptômes en lien avec le stress. Ils ont été transportés à l’hôpital d’Argenteuil (Val-d’Oise).

Un travail éducatif avec les responsables
«Un accompagnement renforcé a été mis en place en lien avec le maire de Gennevilliers pour ramener le calme et la sérénité. Nous allons commencer à engager un travail éducatif avec les meneurs», a indiqué le directeur académique des Hauts-de-Seine, Philippe Wuillamier, qui s’est ému d’un «jeu idiot aux conséquences graves».

Une enquête pour blessures involontaires a été ouverte.

Source : Lejsl.com
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VIOLENCES – VIE SCOLAIRE
Proviseur tabassé : le lycéen n’a pas aimé une remarque sur son retard [France]

Le lycéen qui a roué de coups un proviseur et son adjointe jeudi à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) n’a pas supporté qu’on lui fasse une remontrance parce qu’il était arrivé en retard en cours, a-t-on appris vendredi de source proche de l’enquête.

Refusé à cause de son retard
Ce matin-là, cet élève de 15 ans, en seconde au lycée professionnel l’ENNA, n’a pas été admis en classe parce qu’il était en retard.

Il s’est alors présenté au bureau du proviseur-adjoint, comme le veut le règlement. C’est alors que, « très énervé » de s’être fait remonter les bretelles, il s’est jeté sur les deux responsables, les blessant sérieusement avant de prendre la fuite.

Une fracture au coude, une blessure à l’œil
Le proviseur souffre d’une « fracture au coude » qui lui vaut 45 jours d’interruption temporaire de travail (ITT). Son adjointe, d’une «fêlure au plancher orbitaire», l’os sur lequel est posé l’œil. Elle s’est vue reconnaître 21 jours d’ITT.

Connu de la police, inconnu de la justice
Le lycéen « s’est mis au vert ». Il est connu des services de police mais n’avait encore jamais eu à faire à la justice.

Le parquet de Bobigny a ouvert une enquête, confiée au commissariat de Saint-Denis, pour « violences sur un enseignant ou membre du personnel travaillant dans un établissement scolaire ayant entraîné une ITT supérieure à 8 jours », un délit passible de 5 ans d’emprisonnement.

Cette peine maximale est toutefois divisée par deux dès lors que le prévenu est mineur.

Sources : AFP & Bienpublic.com
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RÉSEAUX SOCIAUX – NEUROLOGIE
Comment images et réseaux sociaux affectent notre cerveau

L’avenir sur internet est à la vidéo. Les réseaux nous submergent déjà de photos. Mais avec quelles conséquences?

Lors d’une conférence, en juin dernier, Nicola Mendelsohn, cadre chez Facebook, prédisait que le célèbre réseau social allait devenir 100% vidéo dans les 5 années à venir.

«Le texte est en déclin, nous l’observons au fil des ans. Si je devais parier sur l’avenir des réseaux sociaux, je dirais : vidéo, vidéo, vidéo.»

Au même moment, un article du New York Times chroniquait le livre d’un groupe de jeunes personnalités –«le Snap Pack»– qui passent leurs soirées à faire des photos dans le but de les partager avec leurs «followers». Le journaliste explique:

«Ce n’est pas pour garder des souvenirs de l’événement qu’ils font des photos et des vidéos pour les publier sur Instagram ou sur Snapchat. L’événement de leur soirée, c’est de faire des photos et des vidéos.»

Les images représentent une part de plus en plus importante dans nos modes de communication; elles nous permettent de recevoir l’approbation des autres et de documenter nos expériences. Et même si l’on pourrait croire, a priori, qu’un déferlement de couleurs, de pixels, de paysages et de visages nourrit l’imagination et renforce la connexion aux autres, c’est le contraire qui semble se produire.

Dans son article «Comment Instagram nous gâche les vacances», la journaliste Mary Pilon décrit que lors de la visite d’un temple au Cambodge, elle a observé une foule de touristes tellement préoccupés par le fait de prendre la photo parfaite et partageable sur les réseaux sociaux «qu’ils ne profitaient pas du moment présent».

De fait, l’ère numérique permet d’assouvir le besoin compulsif de diffuser quasiment en temps réel ce que l’on est en train de vivre. Bien sûr, il y a des avantages à pouvoir partager de plus en plus d’images avec un large public. Mais la pulsion qui consiste à documenter sa vie et à en faire la publicité en permanence semble avoir pris le pas sur la concentration et sur la connexion directe avec nos congénères.

Bien qu’il soit difficile de définir précisément l’ampleur de ces changements comportementaux, les chercheurs de différentes disciplines commencent à en mesurer et à en comprendre les conséquences.

La vie dans une bulle autoréflexive
Comme l’écrit la psychologue Sherry Turkle dans Alone Together (Seuls ensemble), «Il est devenu tout naturel de vivre dans une bulle de réseaux sociaux» au XXIe siècle.

Avec nos téléphones et nos ordinateurs, peu importe où nous nous trouvons, peu importe qui se trouve près de nous : nous sommes constamment connectés aux autres. La photo et les vidéos sont au cœur de nos échanges digitaux.

Le professeur de psychologie John R. Suler interprète la tendance à mitrailler tous les moments de notre vie dans le but de les partager avec les autres comme une quête de reconnaissance. Il écrit :

«Quand nous partageons des photos, nous espérons que les autres vont valider les aspects de notre personnalité que nous avons intégrés à ces images. Le fait de savoir que d’autres vont voir la photo partagée lui confère un plus grand pouvoir émotionnel, tandis que leurs commentaires lui donnent plus de poids».

Dans la quête de reconnaissance digitale, même les expériences les plus banales deviennent bonnes à prendre en photo.

Plutôt que d’être attentifs à l’instant présent, nous ressentons l’envie de capitaliser sur nos expériences vécues, qui deviennent prétexte à nous représenter et à nous exprimer visuellement. Ce qui est troublant dans cette façon compulsive de documenter le réel, c’est que la frontière est ténue entre la représentation ou l’expression et – comme avec le «Snap Pack» évoqué plus haut – le marketing et la marchandisation de la vie quotidienne.

«Tout Narcisse a besoin d’un miroir pour s’admirer. De même que Narcisse contemplait son reflet dans l’eau d’une source, admirant sa propre beauté, les réseaux sociaux comme Facebook sont nos sources à nous», écrit Tracy Alloway, professeur de psychologie à l’université de Floride du Nord.

Dans une étude de 2014, elle a observé les liens entre l’utilisation de Facebook et l’empathie. Elle a découvert que, même si certains éléments du réseau social renforcent les connexions avec les autres, toutes les fonctionnalités liées à l’image – celles qui permettent de partager des photos et des vidéos – nourrissent particulièrement notre tendance à être obnubilés par nous-mêmes.

Pour être créatif, il faut être concentré
Le fait de nous extirper sans cesse du moment vécu pour sortir nos téléphones – puis cadrer, photographier, filtrer et publier – a pour effet pervers de troubler la concentration.

Dans son livre «The Shallows : What the Internet Is Doing to Our Brains»(«Les effets d’Internet sur nos cerveaux»), le spécialiste de la technologie Nicholas Carr se penche sur la neuroplasticité, c’est-à-dire la capacité pour nos circuits neuronaux de se transformer en réponse aux stimuli extérieurs.

Il évoque plus spécifiquement la façon dont nos cerveaux ont évolué en réponse à leur interaction incessante avec la technologie numérique. Au sujet de la recherche sur internet, il écrit :

«Les interruptions répétées dispersent nos pensées, affaiblissent notre mémoire et nous rendent crispés et angoissés.»

De la même façon, les interruptions répétées pour publier des photos et surveiller la façon dont elles sont accueillies menacent de fragmenter l’attention et d’augmenter l’anxiété.

Nous risquons donc de voir certains aspects de notre environnement et de nos expériences passer au second plan : tandis que nous devenons de plus en plus multi tâches, notre capacité à nous concentrer pendant un long laps de temps s’affaiblit.

Carr poursuit ainsi:

«Les fonctions mentales qui perdent la bataille sont celles qui soutiennent la pensée calme et linéaire– celles que nous utilisons pour lire un texte long ou une argumentation complexe, celles qui nous servent à réfléchir à nos expériences ou à envisager un phénomène interne ou externe».

En d’autres termes, le genre d’attention que nous favorisons en prenant l’habitude de partager des photos semble prendre la place de la qualité de concentration dont nous avons besoin, par exemple, pour lire. Sven Birkerts, auteur de Changing the Subject : Art and Attention in the Internet Age (Changer de sujet: l’art et l’attention à l’âge d’Internet) associe la littérature à la concentration. «L’imagination,» poursuit-il, est «l’instrument de la concentration.»

Un défaut d’empathie ?
Dans une étude de 2013 acclamée par les romanciers, des chercheurs de la New School for Social Research (New York) mettaient en avant une corrélation entre le fait de lire des romans et la capacité d’empathie.

Beaucoup de professeurs de littérature (moi y compris) ont certainement accueilli la nouvelle d’un haussement d’épaules, car cette étude venait confirmer ce que nous disions depuis longtemps. Les œuvres littéraires donnent l’occasion de s’attarder en profondeur sur les expériences vécues par les autres, plutôt que de jeter un œil distrait dessus ou de les faire défiler rapidement sous nos yeux. Mais nous ne pouvons saisir cette opportunité que si nous sommes capables de nous concentrer– c’est-à-dire de nous autoriser à ralentir suffisamment le rythme pour intégrer réellement ce que nous observons.

Cette étude a été critiquée, mais je pense pour ma part que prendre le temps de s’intéresser à des œuvres en prose, à des poésies et même à des photographies est un moyen d’explorer soigneusement les contours d’un large spectre d’expériences, et je ne me prive pas de le faire avec mes étudiants. Cela nous permet aussi de nous concentrer sur la façon dont ces expériences dialoguent avec les événements actuels.

Je pense par exemple au travail de la poétesse Claudia Rankine Citizen : An American Lyric, qui a remporté un franc succès. Elle y utilise à la fois l’image et le texte pour approfondir les réalités multiformes du racisme contemporain aux États-Unis – encourageant les lecteurs à dresser le bilan des inégalités qui structurent cette société.

«Je crois de plus en plus que l’art – via l’imagination – est le contrepoint nécessaire à l’infobésité», dit aussi Birkerts.

Si nous sommes trop occupés à prendre des photos et à les mettre en avant, ou si notre attention est morcelée à force de compulser les albums photo des autres, nous vivons dans une «bulle de réseaux sociaux» et non dans la réalité.

Nous risquons de manquer ce qui se passe autour de nous. Et de ne plus savoir accorder au monde l’empathie et l’attention qu’il mérite.

Source : Slate.fr
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Crédit photo – © « Triste petite fille » By Erik Araujo / Freepick

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